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Libération - le samedi 5 et dimanche 6 juin 1999

Le périple antilibéral de 400 Indiens

Ils sont venus en Europe s'allier à ceux qui luttent
contre la mondialisation.

Par David Bornstein

Il a fait cinq mille kilomètres pour venir en France. Catastrophé, ce petit paysan du Karnataka, un état du sud de l'Inde, apporte un message simple. « Le gouvernement indien veut ouvrir les frontières aux multinationales étrangères. Nous ne pourrons pas tenir face à cette concurrence. Toute notre économie traditionnelle risque de disparaître, et nous avec. Notre environnement est lui aussi en jeu avec l'introduction des pesticides, des engrais et des semences transgéniques. » Comme lui, quatre cents paysans de la Caravane intercontinentale sont venus d'Inde. Ils manifestaient mardi à Paris au pied de la tour Eiffel, et traverseront une quinzaine de villes françaises et plusieurs capitales européennes durant le mois de juin (voir encadré).

« L'idée de la caravane est née avec les accords de l'Uruguay Round, en 1994, où l'Inde s'était engagée à ouvrir les frontières de son marché alimentaire d'ici à 2003 », explique Nadjund Swamy, à l'origine du projet. Petit, vêtu du costume traditionnel du Karnataka, bonnet et écharpe verte sur une tunique blanche, Swamy est président d'un important syndicat de paysans indiens, le KRRS (Karnataka Rajya Ryota Sangha). Il revendique 10 millions de membres, dans un pays où les ruraux représentent 75 % d'une population de 1 milliard d'habitants. Aux côtés de ce syndicat, qui a fourni le gros des troupes de la caravane, une douzaine d'organisations du même type en provenance de dix Etats du sous-continent indien.

Autosuffisance. Intellectuel, ancien député, il prône la défense de la paysannerie traditionnelle fondée sur l'autosuffisance des communautés villageoises et se réclame du gandhisme. « Mais, pour défendre notre culture, il fallait que nous venions en Europe. On ne peut lutter contre la mondialisation de notre économie qu'en s'alliant à des militants des pays du Nord. Nous avons besoin d'eux. Mais nous devons aussi les aider par notre poids. Dans le Sud, les gens ont bien plus conscience de la nécessité de se protéger contre les effets du libéralisme. » De fait, les syndicats indiens représentés par la caravane peuvent mobiliser 50 millions de personnes selon leurs leaders.

Le projet de caravane a « tout naturellement » trouvé un écho en Europe, explique Nadjund Swamy. Invité officiel lors d'un congrès de la FAO (Food and Agriculture Organization) à Rome en 1996, il entend parler des actions menées par des activistes de réseaux antilibéraux européens. « Il nous a immédiatement rejoints de l'autre côté de la barrière », raconte Sergio Hernandez. Ensemble, ils créent alors l'Action mondiale des peuples (AMP), réseau militant à vocation internationale. Et c'est ce jeune groupe qui met sur pied le projet de la caravane. Une idée tellement ambitieuse qu'on l'avait, au départ, baptisée « Totally Crazy Project ».

La lutte par le Net. L'AMP, en effet, n'a ni structure, ni adresse, ni existence légale. On se rencontre plus souvent par e-mail que de visu. « Sans l'internet, on n'y serait jamais arrivés », explique Sergio Hernandez. Les participants, eux, ne sont qu'une poignée en Europe du Nord. Même si le lien est fait avec des organisations plus structurées comme le KRRS, le Front zapatiste de libération nationale (Mexique), la Centrale sandiniste (Nicaragua), les Paysans sans terre du Brésil, des militants maoris de Nouvelle-Zélande ou encore des associations d'écologistes de l'ex-Union soviétique.

La caravane des Indiens a réussi son premier pari: créer des solidarités internationales de résistance au libéralisme. Mardi, sur le Champ-de-Mars à Paris, Ilda Rikelme, représentante de la tribu chilienne des Pehuenches, était elle aussi venue se joindre au cortège. « Une multinationale espagnole veut construire un site industriel à la place de notre forêt. Cela signifie la disparition de mon peuple. Nous ne sommes déjà plus que 2 000. » A côté d'elle, une vingtaine de délégués de mouvements populaires latino-américains s'étaient aussi rendus sur place, à l'appel de Via Campesina, une internationale de syndicats de petits paysans qui a joué les relais en Amérique du Sud.

C'est cette organisation et son organe hexagonal, la Confédération paysanne, qui ont mis en contact les Indiens et des agriculteurs d'une dizaine de régions françaises. Les membres de ce syndicat de gauche ont été chargés de trouver des logements sur les points de passage des bus qui vont sillonner l'Hexagone. Ils assurent également la mise en place du programme: conférences agro, visites d'exploitations dans le Larzac, manifestation devant le siège de Novartis, une entreprise qui produit des organismes génétiquement modifiés, ou devant la centrale nucléaire de Golfech. Comme la Confédération paysanne, quelque 600 associations européennes ont servi de relais à l'AMP.

Des écologistes, des squatters, les groupes d'extrême gauche ou des associations chrétiennes. Toutes ces organisations se retrouvent autour d'une cause commune: la lutte contre les politiques libérales. Ce qui n'empêche pas les traditionnelles bisbilles: à Paris, où Ras le Front, Attac, le DAL, les Verts, la CNT, etc. participaient à la manifestation, les divergences étaient patentes. Certains protestaient contre l'organisation, d'autres avaient peur d'être récupérés... « Heureusement, il n'y a qu'en France qu'on a vu ça », commentait un organisateur européen. « La caravane ne s'est pas arrêtée pour si peu. »

La caravane sera à Montpellier aujourd'hui. A Genève du 7 au 9 juin. Des groupes se rendront à Aix-en-Provence et à Lyon du 10 au 12 juin. Chaumont et Besançon seront les destinations du 13. Enfin, la caravane rejoindra les manifestants anti-G8 à Cologne le 18 juin.


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